La première fois que j'ai lu Jane Eyre, je devais avoir environ 14 ou 15 ans (j'en ai maintenant 23). Je l'avais trouvé en livre de poche chez moi, dans une édition déjà assez ancienne. Je ne connaissais alors rien de l'intrigue du livre, ni rien des sœurs Brontë. Je l'ai dévoré, ne m'attendant pas du tout à la révélation du précédent mariage de Rochester. Je me rappelle très bien avoir vibré avec Jane lors de son exil chez les Rivers, je lisais, je lisais, je voulais tellement que nos deux héros se retrouvent que j'avais feuilleté quelques unes des dernières pages tant je voulais savoir si tout finirait bien! Aujourd'hui je suis réellement contente de n'avoir rien su du livre auparavant, en ce sens c'est une chance que ce récit ne soit pas un tel classique en France. Dans les pays anglophones où Jane Eyre est un classique de la littérature, où on l'étudie à l'école, tout le monde connaît plus ou moins l'histoire.
Depuis ce jour, j'ai adoré Jane Eyre et je l'ai relu de nombreuses fois. Je ne suis pas du tout une littéraire et j'ai fait des études scientifiques, pourtant j'ai aimé étudier l'anglais et à 16 ans j'ai reçu en cadeau Jane Eyre dans une édition en anglais. La première lecture m'a semblée très ardue, mais maintenant j'ai tellement lu et vu sur Jane Eyre en anglais que je comprends assez bien. En 1999 j'ai eu accès à internet et mes premières recherches ont concerné Jane Eyre et les Brontë. C'était il y a 7 ans déjà, à l'époque existait déjà The Brontë Sisters Web, de l'université de Nagoya au Japon. J'ai aussi rejoint un peu plus tard un groupe de discussion sur Jane Eyre sur le site e-group. Aujourd'hui e-group a été racheté par yahoo mais le groupe existe toujours sur yahoogroups, même si les discussions sont moins actives qu'avant. En 2001 je m'étais désabonnée parce que je n'avais plus beaucoup de temps pour moi avec mes études, mais j'y suis revenue en 2004 et toujours avec autant de plaisir. D'autres sites existent, des blogs, mais la grande majorité du web sur les Brontë est en anglais, et pas forcément facile d'accès. Je comprends l'anglais et même, j'adore relire des passages de Jane Eyre en VO, regarder des adaptations en VO… mais je trouve qu'il manque d'endroits où parler des Brontë, de leurs vies et de leurs œuvres en français!
C'est modestement que j'aimerais partager ici des pensées, l'actualité sur Charlotte Brontë, Jane Eyre, les Brontë en général. Surtout que depuis peu, mon intérêt a été ravivé, des nouveaux messages ont été postés, la version de 1983 est sortie en DVD… mais j'en reparlerai!
Voici quelques citations parmi mes préférées dans Jane Eyre :
If others don't love me, I would rather die than live. (chap 8)
(je préfère mourir plutôt que vivre, si les autres ne m'aiment pas.)
I can live alone if self respect and circumstances require me so to do. I need not sell my soul to buy bliss. (chap 19)
(je puis vivre seule, si le respect de moi-même et les circonstances m'y obligent; je ne veux pas vendre mon âme pour acheter le bonheur.)
Presentiments are strange things! and so are sympathies; and so are signs; and the three combined make one mystery to which humanity has not yet found the key. (...) And signs, for aught we know, may be but the sympathies of Nature with man. (chap 21)
(Les pressentiments, les affinités, les signes, sont choses étranges qui, en se combinant, forment un mystère dont l'humanité n'a pas encore trouvé la clef. (...) Quant aux signes, ils ne sont sans doute que l'expression des affinités entre la nature et l'homme.)
I am no bird; and no net ensnares me; I am a free human being with an independent will. (chap 23)
(Je ne suis pas un oiseau, je ne suis prise en aucun filet; je suis un être humain, libre, avec une volonté indépendante.)
It was not without a certain wild pleasure I ran before the wind, delivering my trouble of mind to the measureless air-torrent thundering through space. (chap 25)
(Ce n'était pas sans un certain plaisir sauvage que je courais dans le vent : ce torrent d'air infini qui grondait comme un tonnerre à travers l'espace libérait mon esprit troublé.)
Jane Eyre est un livre écrit à la main, aujourd'hui une nouvelle édition se baserait sur les manuscrits annotés à la main des différentes édition.
Dans la première édition s'étaient glissées quelques coquilles, que Charlotte Brontë ou son éditeur ont par la suite corrigées. La deuxième édition introduisait aussi quelques erreurs nouvelles et ces erreurs ont parfois été traduites en français, ce qui nous permet de savoir sur quelle édition sont basées nos traductions.
Une des erreurs dont je me souviens le mieux est au chapitre 37 : "He lifted his hand and opened his eyelids; gazed blank, and with a straining effort, on the sky, and toward the amphitheatre of trees". En fait, le mot "head" s'était transformé en "hand" ce qui donne "Il leva la main, ouvrit ses paupières et, avec un effort visible, dirigea son regard vide vers le ciel et l'amphitéâtre des arbres" au lieu de "Il leva la tête". Oui, en effet, ça parait plus plausible!
Au chapitre 6, alors qu'Helen Burns explique à Jane qu'elle a du mal à être attentive en cours, on a aussi "and having heard nothing of what was read for listening to the visionary brook, I have no answer ready". En fait "read" a été utilisé à la place de "real". ce qui nous donne en français "et n'ayant rien entendu de la lecture pour avoir écouté le ruisseau imaginaire, je ne sais que répondre." Sauf qu'en fait il ne s'agit pas de la lecture (what was read) mais de ce qui est réel (what was real), et on perd donc le thème de l'opposition entre réel et imaginaire. Bon c'est assez minime, c'est vrai...
J'ai lu que dans la troisième édition, Charlotte Brontë corrigeait encore quelques erreurs, comme au chapitre 10 lorsque des dahlias sont évoqués en plein mois de mai, ils ont été remplacé par des tulipes (comment ça les dahlias ne poussent pas en mai? je n'en sais rien!); ou encore au chapitre 27, il parait que le prénom du frère de Edward avait été corrigé de Russel en Rowland. Mais l'édition en français que je possède ne gardait pas trace de ces erreurs.
Le thème de la liberté est récurrent dans Jane Eyre. La liberté de pensée, d'esprit, l'indépendance qui va aussi de paire avec la liberté de la femme pour Charlotte Brontë. C'est ce qui fait qu'on dit souvent de Charlotte qu'elle était une féministe avant l'heure et c'est ce qui choqua dans ses romans.
Au chapitre 23, au moment de révéler son amour à Rochester, Jane déclare "Je ne suis pas un oiseau, je ne suis prise en aucun filet; je suis un être humain, libre, avec une volonté indépendante, qui se manifeste dans ma décision de vous quitter." ("I am no bird; and no net ensnares me; I am a free human being with an independent will; which I now exert to leave you"). Le thème de la cage est repris au chapitre 27 où l'oiseau représente l'âme insaisissable de Jane et "jamais aucune chose ne fut à la fois si frêle et si indomptable" ("never was anything at once so frail and so indomitable"). J'aime cette idée d'être frêle mais libre et insaisissable.
Jane voit le mariage comme un emprisonnement. Elle a perçu la cour de Rochester comme celle reçue par une esclave qui la couvrirai d'or. A l'allusion au sérail du Grand Turc, chapitre 24, Jane répond par la rebellion : "je me préparerai à partir comme missionnairepour prêcher la liberté à celles qui sont en esclavage (...) j'y fomenterai la révolte et vous (...) vous trouverez enchaîné, livré à nous; pour ma part, je ne consentirai à briser vos liens..." ('I'll be preparing myself to go out as a missionary to preach liberty to them that are enslaved (...) I'll stir up mutiny; and you, (...) shall in a trice find yourself fettered amongst our hands: nor will I, for one, consent to cut your bonds...")
Rochester n'est pas rassurant quant au mariage : "quand je me serai emparé de vous tout de bon, que je vous aurai en ma possession, je vous attacherai - au figuré bien entendu - à une chaîne comme celle-ci". Celà inquiète notre héroïne car pour elle le mariage doit rimer avec son indépendance. Jane ne veut pas être enfermée au propre (on pense à Bertha bien sûr, mais aussi à l'épisode de la chambre rouge à Gateshead dans lequel l'enfermement s'oppose à la rebellion de la fillette) comme au figuré (enfermement par le mariage, et notamment la dépendance financière).
Le thème de l'attachement est lancinant lors de la proposition en mariage de St John au chapitre 34 dans des passages comme "le linceul de fer se resserrait autour de moi" ("My iron shroud contracted round me") ou encore "sans nul doute, ne lui étant attachée qu'à ce titre, j'aurais souvent à souffrir, mon corps serait soumis à un joug rigoureux, mais mon coeur, mon esprit demeureraient libres. Dans mes moments de solitude, je pourrais toujours me réfugier en moi-même pour (...) faire de mes pensées préservées de tout esclavage mes propres confidentes. (...) Mais être sa femme (...) toujours contrainte, toujours tenue en échec, forcée de maintenir très bas le feu de ma nature, de l'obliger à brûler intérieurement sans pousser jamais un cri, dût la flamme emprisonnée consumer mes forces vives l'une après l'autre, cela serait intolérable!". ("I should suffer often, no doubt, attached to him only in this capacity: my body would be under rather a stringent yoke, but my heart and mind would be free. I should still have my unblighted self to turn to: my natural unenslaved feelings with which to communicate in moments of loneliness. (...) But as his wife (...) always restrained, and always checked- forced to keep the fire of my nature continually low, to compel it to burn inwardly and never utter a cry, though the imprisoned flame consumed vital after vital- this would be unendurable.")
Par opposition, le dernier chapitre nous décrit un mariage heureux avec Rochester où "Etre ensemble, c'est, pour nous, être à la fois libres comme dans la solitude, joyeux comme en société." ("To be together is for us to be at once as free as in solitude, as gay as in company").